De l'agitateur de bâton, ou comment générer du travail
Les nombreux agents de circulation au Japon sont une des premières choses
qui frappent les étrangers (au sens figuré, donc).
Chaque déviation légère
de la circulation - qu'elle soit due à un chantier, à une camionette garée
sur le bas-côté ou encore à une équipe de jardiniers au travail -
a besoin de son lot d'agents. Lot est bien le mot. Sur la route 6, la grande route qui
relie Tōkyō à Sendai et passe par Abiko, les travaux sont généralement
signalisés par une centaine de cônes lumineux, plusieurs flashes et parfois
jusqu'à huit agents. Tout ça pour deux ou trois travailleurs de chantier.
Nous surnommons ces agents sarcastiquement agitateurs de bâton.
Parce que leur activité principale consiste à agiter un bâton,
généralement rouge, pour indiquer aux voitures la direction à suivre.
Le fait que lorsque l'on s'approche d'un chantier en voiture, on a compris
par où il fallait le contourner avant même d'avoir vu le petit bonhomme
au bâton, ne semble pas préoccuper ce dernier.
Car la plupart du temps, l'agitateur de bâton ne sert à rien.
Il passe son temps à accompagner la circulation de son bâton
plutôt qu'à prévenir les situations dangereuses.
Ainsi le travail de l'agitatrice ci-dessus à gauche est de s'assurer que les piétons qui
doivent descendre du troittoir pour contourner un camion ne s'aventurent pas
trop loin sur la chaussée.
L'agent ci-contre à gauche joue au toréro avec son drapeau. Olé!
Son utilité est très relative.
Au KEK, pendant les travaux, un agent (d'ailleurs fort poli) était chargé
de s'assurer que seuls des véhicules autorisés entrent dans le chantier.
Son collègue, l'agent ci-contre à droite, passait ses journées
à remonter la rue centrale puis à redescendre vers l'entrée
principale. En principe son rôle était de montrer aux conducteurs
qu'ils devaient prendre le contournement (parfaitement indiqué) plutôt que
de foncer dans un petit chantier au milieu de la route. A temps perdu, il donnait
aussi l'ordre aux piétons de traverser lorsqu'il jugeait que la voie
était libre. Il ne semblait pas comprendre que nous regardions à
gauche et à droite malgré tout. Ah, ces étrangers, jamais
capable de faire aveuglément confiance à l'autorité!
Il semble y avoir un accord
tacite voulant que chaque chantier ou obstacle soit protégé (jour et nuit)
par un certain nombre d'agents. Ca ne semble pas être leur utilité
ou le danger inhérant qui détermine leur nombre, mais quelque
autre règle arithmétique. Tout cela ressemble beaucoup
à un programme d'occupation. Finalement, il n'est certainement pas plus
bête de mettre ces gens sur une route plutôt qu'à la rue...
Le taux de chômage très bas au Japon est peut-être à ce prix.
Notons quand même qu'il y a beaucoup de retraîtés qui font
ce boulot ingrat pour s'occuper.
Un autre exemple d'emploi qui peut sembler superflu: Au centre
des automobiles de Kaihin-Makuhari il y a deux photomatons, situés
l'un à côté de l'autre.
Et chaque photomaton y est chaperonné par une gentille et souriante dame en uniforme.
Celles-ci prennent l'argent du client pour le mettre dans la fente, lui expliquent
le fonctionnement du siège télescopique et s'excusent mille fois
de l'insupportable attente de trois minutes, dont elles semblent se sentir responsables.
Quel service! Mais... attendez! Le principe du photomaton, c'est
qu'on peut se photographier tout seul, sans l'aide d'un photographe pour appuyer sur le
bouton, non?
Ces dames sont probablement les survivantes de l'espèce des office ladies
qui n'avaient d'autre rôle que de faire du thé, des photocopies et
des petites courses pour les messieurs affairés à
des tâches plus importantes. Cela ne fait que dix ans que cette profession a
disparu au Japon, et on remarque quelques restes chez les secrétaires.
La dame et l'agent sur la photo ci-contre ont un rôle similaire.
Ils expliquent - sourire aux lèvres - aux clients du
bureau de change de l'aéroport de Narita
comment remplir le formulaire pour demander de changer de l'argent.
(Si vous croyez encore qu'on peut changer de l'argent en allant au guichet
et en parlant avec la personne derrière, c'est que vous n'êtes jamais
allé au Japon...). Je m'exécute:
Montant: 10000¥, monnaie: Euro. Bien.
Elle m'explique ensuite que je dois prendre un numéro puis attendre. Après
trois secondes, on apelle mon numéro. Je donne le formulaire et le billet
de 10000¥. Omachikudasai, attendez s'il vous plaît. Ah, encore.
Mon formulaire passe par trois autres paires de mains armées de tampons
divers et arrive enfin vers quelqu'un d'important, au fond, qui est abilité
à donner des billets européens. Cinq minutes plus tard, j'ai mes euros.
En tout il y a neuf employés dans cette banque. Et ils arrivent
à causer la formation d'une queue, alors qu'il n'y a que cinq clients.
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