Les Japonais et la sieste, par Céline
Il est une chose qui surprend beaucoup les Européens
qui viennent habiter au Japon : la sieste des Japonais. Dans le métro, dans
le train, durant une séance de travail, à leur bureau et évidemment à la
maison, les Japonais dorment tout le temps, partout, et dans n'importe
quelle position.
Ces siestes durent généralement de quelques secondes à un peu moins d'une heure, elles
sont inopinées et n'ont donc rien à voir avec la sieste méditerranéenne.
Une étude réalisée par deux sociologues francais [1] montre qu'au Japon,
la vie du groupe est largement plus importante qu'en Europe. Au Japon il est par exemple
très mal vu de refuser une invitation à une fête sous pretexte
d'une semaine chargée et d'un cruel manque de sommeil.
Mieux vaut accepter l'invitation, quitte à dormir à
table ou dans un coin durant une bonne partie de la soirée, mais prouver
ainsi son dévouement pour les autres. Malgré la fatigue on fait l'effort
d'aller à la fête, ce qui est valorisé.
La manière suisse qui consisterait
à s'excuser en invoquant une grande fatigue est considérée ici comme
incomprehensible et individualiste, voire égoïste. Les nuits des
Japonais(es) se retrouvent ainsi très souvent raccourcies par des longues
journées passées au travail
et cette vie de société (qui se résume souvent à
des sorties avec les collègues de travail), ce qui ne laisse quasiment
plus aucun temps pour soi-même.
Seulement voilà, si pour un Japonais il est tout-à-fait normal de participer
à une séance à laquelle son chef passe une partie du temps
à dormir, pour un Européen cet état de fait est plus déconcertant.
Pour donner une idée à ceux qui n'ont jamais mis les pieds au Japon,
durant une séance de travail, il y a en moyenne constamment un quart des personnes
qui dort, un autre quart qui fait autre chose (lecture, lire des e-mails sur le laptop,
jouer avec le "keitai-denwa" (natel),...), un troisième quart qui semble
révasser (à moins qu'il ne dorment les yeux ouverts !),
et un quart (si tout va bien) de gens attentifs.
Ainsi donc, pour l'Européenne que je suis, il y a un certain nombre de
situations qui peuvent s'avérer très génantes, du fait de ces siestes
incessantes et omniprésentes. Par exemple, un jour j'ai dû faire la
répétition générale (demandée par le professeur-assistant) d'une
présentation que j'allais donner à une conférence de la société chimique
japonaise. A cette répétition il y avait plusieurs étudiants du laboratoire
dans lequel je travaille, et bien entendu le professeur-assistant qui devait
faire ses commentaires. Je commençai donc ladite présentation. Après
quelques minutes, force fut de constater que les étudiants n'avaient aucun
intérêt pour ce que je disais, ce que je pouvais encore comprendre.
Mais c'est alors que le professeur-assistant lui-même, assis au premier rang, commença sa
petite sieste... Dans le genre "cause toujours tu m'intéresses...", on
ne fait guère mieux ! Je continuai donc à parler dans le vide comme si de
rien n'etait (il est très impoli ici de faire comprendre à quelqu'un que
sa sieste nous incommode), mais j'étais pas franchement à l'aise!
Un autre exemple de siestes dérangeantes sont celles faites dans les métros.
En effet, les métros japonais sont souvent très bondés, si bien que quand on
a la chance d'avoir une place assise, on est plutôt serré dans les rangs.
Alors voilà, quand quelqu'un commence à dormir, il n'est pas rare que sa
tête "tombe" sur l'épaule de la personne assise à côté (la mienne
p.ex...). Je ne sais pas si vous imaginez la situation : moi assise dans le
métro avec la tête d'un homme affaire de 50 ans sur mon épaule.... Pas très
agréable ! Or si cela est incommandant pour moi, ce comportement est normal
pour les Japonais. Heureusement je peux parfois profiter de mon statut
d'étrangère pour faire comprendre au dormeur qu'il m'importune, en donnant
des petits coups de coudes (et je ne suis de loin pas la seule
étrangère à le faire !) Parfois ça
marche, mais souvent aussi cette tactique ne sert à rien: la tête se relève
pour deux secondes puis "retombe". Peut-être devrais-je m'acheter une
veste à clous, comme me le suggère Patrick depuis quelques temps.
Soit dit en passant, il est marrant de constater que
les jeunes Japonais s'essayent aussi parfois à la technique du coup de
coude. Mais comme ils ne bénéficient pas, eux, du statut d'étranger, ils
doivent respecter toutes les fameuses règles de politesse non écrites du Japon.
Ainsi, ces tentatives de coup de coude sont
encore que très rares et timides !
Finalement, la sieste n'est pas le seul privilège des
employés de bureaux et passagers de métros. Les employés de guichets
ont eux aussi droit à leur "coup de pompe". Une anecdote
à ce sujet m'est arrivée en sortant de la station de métro
pour aller à l'université.
Comme tout le monde, je m'apprète à faire glisser mon
abonnement dans la machine pour pouvoir sortir. Mais là, mauvaise surprise. Il n'y a rien à
faire, la machine refuse de reconnaître mon abonnement pourtant flambant
neuf. Qu'à cela ne tienne, le Japon ce n'est pas la Suisse, et ici au moins
même les stations/gares les plus petites ont encore un guichet avec un
employé prêt à servir la clientèle. Je me rends donc de ce pas au guichet!
Seulement voilà, l'employé "prêt à me servir", ce n'est pas vraiment ça! Ce
matin visiblement, il n'avait pas encore réalisé qu'un jour nouveau avait
commencé et donc il... dort! Un peu génée, je me dis qu'avec un peu de
chance, si je tente de faire repasser mon abonnement dans la machine, ça
marchera. Mais rien à faire: ce stupide automate refuse une seconde fois mon
abonnement tout nouveau! Je retourne donc au guichet où l'employé dort
toujours aussi profondément et je tente un timide "sumimasen" (excusez-moi)
dans l'espoir de le réveiller. Il faudra un deuxième "sumimasen" un peu plus
... décidé, pour parvenir à mes fins et tenter d'expliquer mon problème...
Dommage que je n'avais pas l'appareil photo, car il faut bien reconnaître
que l'air pitoyable et endormi de l'employé en train de regarder mon
abonnement les yeux à moitié fermés aurait bien valu un clic-clac!
Conclusion: dans le pays ou tout le monde court toujours, je ne serai pas surprise de
voir un jour un Japonais qui court... en dormant.
[1] Jean-Luc Azra et Bruno Vannieuwenhuyse, La conceptualisation de la culture: l'exemple de la gestion du sommeil
en France et au Japon, Annuaire des Chercheurs et Etudiants Francophones du Japon,
Sciencescope, 2002.
|