Tōdai, l'Université Numéro 1 au Japon, par Céline
Tōdai, contraction de "Tōkyō" et "Daigaku" (littéralement "école pour grand"
ou "grande école"), ce n'est pas rien au Japon!
Dire qu'on est étudiant à Tōdai ou qu'on travaille comme
scientifique à Tōdai suscite chez les Japonais la plus grande admiration. Les régies immobilières vous
louent plus volontiers un appartement et les douaniers de l'aéroport osent à peine vous
demander le passeport. Les Japonais sont fiers de ce qu'ils considèrent comme l'université
numéro un du pays, celle qui fut dans le temps l'Université Impériale.
Lorsqu'on entre sur
le campus en passant par des portails énormes surveillés par des gardes, on se dit que réellément
on doit pénétrer dans un lieu réservé à une élite! Mais s'il est vrai que l'examen d'entrée
est le plus difficile de tous les examens d'entrée des universités japonaises, pour le reste
il y a franchement de quoi se poser des questions. Les membres de l'université de Kyōto ne
manqueront pas de vous rappeler qu'ils ont plus de prix Nobel que Tōdai ("A Tōdai on fait des premiers ministres,
à Kyōto les Prix Nobels").
En effet les
laboratoires de chimie par exemple sont tellement sales, que lorsqu'une expérience a réussi
il vaut mieux ne pas essayer de la refaire une deuxième fois, à en croire
les Européens. Il est tout simplement
impossible d'avoir deux fois les mêmes conditions initiales (les béchers n'auront pas le
même degré de propreté ou saleté, c'est selon, la chapelle n'aura pas deux fois la même
puissance d'aspiration, les produits n'auront pas sédimente de la même manière).
Quant aux
présentations des travaux de recherche qu'il faut faire lors des séances de groupes, il n'y est
pas interdit de simplement lire son texte, assis à sa place, sans montrer le moindre transparent
ou regarder au moins une fois les gens à qui l'on s'adresse. Dans le genre mauvaise presentation
et ennui maximum, on ne fait guère mieux que dans l'université numéro 1.
On est aussi surpris de voir comme les étudiants et le matériel sont
entassés dans les bureaux.
Petite comparaison en images: à gauche mon bureau, partagé par
dix personnes dont le professeur-assistant et la secrétaire, et comprenant une table de séance).
A droite le bureau de Patrick au KEK - réputé un laboratoire riche et international -
d'à peu près la même surface pour quatre personnes.
A Tōdai, les étudiants n'apprennent pas vraiment à réfléchir
par eux-mêmes.
Un étudiant fera toujours que ce que le professeur lui dit de faire, sans le moindre
esprit d'initiative. Si bien que lorsqu'on demande à un étudiant ce qu'il fait et pourquoi,
il est un peu perdu. On mentionnera aussi au passage que lorsqu'un étudiant n'apparaît pas à
l'université un jour, le professeur a le devoir de téléphoner aux parents de l'étudiant
(majeur et vacciné!) pour savoir ce qui se passe. C'est que si on a la chance d'être à Tōdai,
on n'a pas le droit de ne pas travailler dur. Pas une phrase prononcée par un professeur ne se
termine sans un "Travaille dur!", "Fais de ton mieux!".
Les étudiants qui sont à Tōdai doivent s'estimer heureux d'être dans cette prétendue meilleure
université du pays, heureux d'avoir été doté d'un savoir intellectuel plus élevé que la moyenne
et c'est donc leur devoir de servir la société en utilisant à bon escient leurs capacités intellectuelles.
Cette phrase prononcée par le professeur dont depend le laboratoire dans lequel je
travaille en dit long: "La récompense d'un travail bien fait est le prochain travail." Sauf que
lorsqu'on voit les méthodes de travail (l'obligation de refaire 20 fois la même expérience juste
pour montrer qu'on sait la faire en tenant l'éprouvette comme le professeur veut et qu'on travaille beaucoup, donc dur), le temps
passé à dormir sur le bureau, la quantité de travail inutile qui est fait juste parce qu'on fonce
dans le travail plutôt que de se prendre le temps de réflechir, les horaires imposés par certains professeurs
qui semblent préférer la quantité à la qualité,
on a parfois franchement des
doutes sur le niveau "hors du commun" de cette université. Certes il y a des bons étudiants à
Tōdai, mais pas plus qu'ailleurs, et certainement pas de quoi en faire des gens hors du commun.
Ceci dit, à Tōdai on est aussi fier de montrer qu'on ne dépense pas inutilement de l'argent et
qu'on encourage le don de soi à la societe. Ainsi le ménage des labos et autres bureaux p.ex. est
assuré par les étudiants. C'est certes un bel exemple de modestie face au luxe des EPF suisses.
Même si je regrette souvent les excellentes conditions de travail dont nous bénéficions en Suisse
par rapport au petit bureau-cage-à-lapin que nous avons à Tōdai, cette experience à Tōdai permet
de se rendre compte de la chance que nous avons en Suisse. Et puis, comme me disait récemment un
collègue français également en stage à Tōdai: A voir l'impression qu'on fait sur les Japonais
en disant qu'on travaille à Tōdai, on aura au moins une fois dans notre vie eu l'impression d'être
quelqu'un de vraiment bien!
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